1. LA PALOURDE N'EST PAS CELLE QUE VOUS CROYEZ
  2. BAPTEME DE PECHE A PIED
  3. VISION DANTESQUE
  4. LA PALOURDE, L'ETRE ET LE NEANT
  5. REGLONS NOS MONTRES
  6. L'AMATEURISME, C'EST PRO
  7. EPIPHANIE
  8. LE GOUT DE LA VICTOIRE
Francis Mizio

VERITES EXCLUSIVES SUR LA PALOURDE

Testé pour vous : la pêche à pied dans l'Ouest de la France (44)

VERITES EXCLUSIVES SUR LA PALOURDE
Testé pour vous : la pêche à pied dans l'Ouest de la France (44)
LA PALOURDE N'EST PAS CELLE QUE VOUS CROYEZ

Récit choc d'un "Testé pour vous": comment j'ai appris à capturer des palourdes lors de la dernière grande marée.  

Il est nécessaire d'avertir l'opinion sur les agissements de la palourde. Non, elle n'a pas cette intelligence attribuée aux gens dont les yeux sont écartés vers chaque extrémité de l'horizon atlantique. Gare : la palourde est futée ; très futée. Elle est même d'une intelligence vive, affutée qui lui permet même d'exceller dans la fourberie, la dissimulation, le mensonge... Son regard n'évite-t-il pas le vôtre ? Sachez-le : la palourde, qui s'enfonce entre les cailloux et se camoufle dans la terre noire, n'est pas votre amie. Car on dit la nature généreuse et la palourde délicieuse, mais encore faut-il savoir le prix à payer. Quoique créature bizarre, on lui fait confiance... Mais c'est oublier qu'il ne faut rien attendre de quelqu'un pourtant connu pour être bivalve.

BAPTEME DE PECHE A PIED

Je tiens à témoigner : mercredi 13 août dernier, à l'occasion d'une des dernières grandes marées, j'ai connu sur la plage de la Bernerie-en-Retz (44) mon baptême de traque de la Venerupis decussata. Et, en bon immigré néo-nantais grandi en sous-bois à champignons, perdant ses repères à l'humus, j'en ai bavé sous le vent, le soleil, le grain. Je me suis pété le dos, me suis épuisé les cuisses, et ai chopé une tendinite au coude. J'ai été humilié par le teigneux coquillage. Palourde m'a tuer. La savourer n'aura été que la modeste récompense méritée eu égard à ce que j'ai enduré pour sa capture. 

VISION DANTESQUE

Le sport régional qui consiste ici à pêcher à pied est on le sait pratiqué à tout âge, par tous milieux sociaux. Une folie s'empare de l'humain aux yeux enfiévrés par la perspective des palourdes, coques, moules, huîtres, couteaux... Familles entières, couples, groupes de gosses ou d'adolescents, notaires en goguette ou feignasse d'intermittent, cadre en bermuda ou rastafari urbain : tout le monde en croque, tout le monde en veut. La grande marée, c'est la ruée vers l'or. Soudain des milliers de silhouettes chamarrées surgissent sur la grève, armées de griffes, binettes, couteaux, ou autres instruments étranges aux relents d'inquisition. C'est un spectacle de jacquerie. C'est, en ce mois fameux pour l'abolition des privilèges, plus qu'une récolte : c'est une révolte affichée de la plèbe contre l'impunité du commerce de poissonnerie.
On voit ainsi, dès la mer retirée, des grabataires même crapahuter sur des kilomètres, des vieillards retrouver leurs jambes de maintenant, des lumbalgiques rester courbés des heures. "Sauf les aveugles, sauf les manchots, sauf les culs d'jatt', cela va de soi" aurait chanté Brassens s'il avait eu l'idée de mettre la palourde en tube.

LA PALOURDE, L'ETRE ET LE NEANT

Mon mentor pour la traque de palourdes est Alain, un ami habité par la pêche à pied depuis sa plus tendre enfance, formé par son père qui ne rigolait apparemment pas avec ce droit républicain de la collecte. Chaque année lors des grandes marées, Alain se palourde-garoutise. Il n'est plus le cool musicien épris d'art, de beauté et d'harmonie que je connais. Il devient, lors des basses mers, les vagues s'éloignant vers un lointain étazunien, comme tant d'accros de la pêche à pied un palourde warrior avec ses coins, ses techniques. Il fait dans la moule à la Plaine-sur-mer, l'huître à Batz, la coque à Pornic, ou le contraire, ou l'inverse, ou en désordre. Toute la côte l'aurait vu débarquer. "Ca dépend de ce qu'il y a au moment où j'y suis", dit-il le nez levé au vent avec un impressionnant regard de Robocoque qui distingue au laser les palourdes à travers le sol et déchiffre en lettres fluo sur sa rétine le poids, la taille réglementaire et le nombre de proies au mètre carré. Alain, scrutant les horaires des marées, a ce petit sourire de ceux qui savent déjà qu'ils gagneront à la fin. On devine que cet homme détient des secrets qui nous seront à jamais inaccessibles ; on pressent que le bivalve n'aura pas le temps de faire gloups, qu'il sera déniché coi, surpris par l'attaque fulgurante, pourtant habilement terré entre les cailloux. Il en va pour Alain d'une approche métaphysique de la palourde. Ce sera elle, ou ce sera lui. Le Créateur dans son infinie bonté soudain ôte l'impunité que confèrent les flots à la palourde et Alain sera le bras vengeur d'une humanité gourmande avec ail et persil. Cette affaire, mine de rien est plus profonde qu'on ne croit, même "si tu les trouves à pas plus de deux centimètres en creusant". 

REGLONS NOS MONTRES

Alain me tend des bottes -je n'ai même pas de bottes, quels nazes ces ex-parigos qui veulent s'intégrer et connaître les traditions locales- tandis qu'il chausse les siennes, maculées de taches indélébiles. Celles-ci sont empreintes de la Grande Saga des Plages : elles remontent à l'Erika. "Je les avais récupérées parmi les monceaux qu'ils ont alors jetés". D'emblée, ce trophée breton chargé d'histoire et de pétrole inspire le respect. Je comprends tôt que ma formation va être des meilleures ; une façon de stage d'entraînement pour ce qui m'apparaît être un djihad sur le coquillage. Arrivés sur la grève, le vertige, un bref instant : devant moi la mer, l'horizon, l'infini et au-delà, et surtout un bon millier de pêcheurs à pied. Comptez cinq cents culs tournés contre le vent qui grattent le sol, cinq cents silhouettes qui marchent lentement, légèrement courbées, têtes baissées, yeux écarquillés. La terreur me saisit : seraient-ce des zombies ? Les coquillages les ont-ils déjà contaminés ? Toute une foule laborieuse creuse, gratte, fouine, scrute, s'accroupit, se relève, s'épie le seau, se jalouse la bourriche ou s'envie le rocher prometteur.

L'AMATEURISME, C'EST PRO

Alain, serein, et comme détaché de la vulgarité gratouilleuse de la masse qui ignore les secrets du sable, m'enseigne : "Soit tu pêches aux trous - il faut repérer les deux trous dans le sable fait par le coquillage qui respire, soit tu creuses." Le coquillage n'est pas que bivalve : il serait donc aussi binaire. Soit tu gagnes, soit tu perds, car l'élégance de la pêche au trou ne saurait offrir de butin estimable : "C'est plus chiant, au trou". Dont acte. Nous, nous creuserons ; question d'efficacité.

Alain nous dirige directement vers un rocher, repéré l'avant-veille (lors de laquelle il a ramassé cinq kilos de palourdes qui ont succombé farcies) ; rocher que j'aurais été incapable de distinguer d'un autre. Il pose sa bourriche, observe le grain qui déboule au loin et affirme : "Ce sera là". Je reste silencieux. Il y a des talents comme ça : le sourcier, le magicien, le débugueur, l'expert comptable... Je rajouterai désormais à la liste le palourdeur.

Alain me montre rapidement le geste auguste du pêcheur-cueilleur -ça y est ma formation a donc commencé- et tout en grattant le sol de sa griffe, m'explique : "la palourde ressemble à un caillou. Tiens en voici une...". Je mémorise, j'observe, j'apprends avec humilité. OK, la palourde c'est comme un caillou, mais qui se mange.

Je sens que cela ne va pas être si facile. Une seconde après, comme un message divin, alors que je ne parviens pas à enfiler la deuxième manche de mon ciré, nous sommes trempés par un grain. Les éléments sont donc eux aussi à affronter, outre l'astuce veule de la palourde. Alain, lui, ne s'est même pas arrêté sous la trombe. Il a même déjà trouvé une dizaine de pépites, et en a déjà rejeté autant, trop petites, dans un plan d'eau stagnante. "Creuse-là ! Et on remonte le filon en direction de la mer".

Je gratte une bonne demi-heure : je ne trouve strictement rien. Je prends conscience de cette soupçonnée fourberie de la palourde, de sa duplicité. Soudain, j'en trouve une, deux, trois... Joie ! Fierté ! ... Hélas, ce ne sont des cailloux. Je m'acharne. Alain à côté de moi en a déjà ramassé une trentaine. Je flippe : je me dis que j'aurais dû mieux travailler les exercices de discrimination visuelle à la maternelle, que je vais intenter un procès à mon opticien, que j'ai peut-être, telle la palourde, un problème de cortex pré-frontal. En sus, le vent arrière ne cesse de me rabattre sur la tête la capuche de mon ciré jaune. Je suis hirsute. Mon dos hurle en me demandant ce qu'il lui arrive. D'ordinaire à cette heure je suis sur une chaise et je surfe, mais sur le Web. 

Alain repasse derrière moi et repère sans effort dans la terre et la vase une poignée de palourdes que je n'ai pas distinguées. La gifle. Serais-je, comme les bottes de l'Erika, indécrottable ?

EPIPHANIE

Enfin la grâce : ça y est, j'en trouve, j'en trouve, j'en trouve... —et je ne m'arrête plus. J'en cesse même de compter combien j'en découvre (j'en étais à quatre au bout d'une heure...) : il y en a partout.

Nous nous entre clamons "petite!" ou "grosse!" à chaque trouvaille ; histoire de signifier à l'autre qu'on n'est pas manchot et que si le niveau de la bourriche monte, c'est que chacun y participe virilement. Le temps file, les palourdes se révèlent abondantes, et la bourriche se remplit. Une mamie au cheveu bleu passe près de nous et se mord les lèvres en regardant notre impressionnante progression : elle ne possède quant à elle que trois bivalves anémiques dans son seau. Je sens que nous faisons discrète attraction. En tout cas, j'aimerais presque devenir une révélation de l'année sur la palourde. Comme un talent insoupçonné que j'avais. Un couple passe et nous jauge : je demande devant eux à Alain s'il participera au prochain championnat du monde de palourdes, car aigrir ceux qui viennent lorgner sur votre coin est un plaisir de gourmet.

Un caniche un peu crétin, se prenant pour un chien palourdier, court après les trop petits bivalves que nous rejetons dans la mare pour laisser l'espèce se renouveler, et pour faire en hommage au discours du chef indien Seatle. D'autres vieux encore viennent lorgner sur notre récolte. Nous effectuons des pauses clopes —cigarettes qui se réduisent en trois secondes à cause du vent à mon grand dam et celui des mes cuisses et de mon dos.  Puis mon calvaire/plaisir (car ça y est je suis converti : c'est comme ramasser les champignons, mais avec bien plus de courbatures et de tendinites à venir) cesse enfin. Alain décrète la fin de l'attaque commando au vu des trois kilos environ collectés (et autant d'écartés pour cause de taille inférieure à la réglementation). Durant trois heures, nous aurons gratté un terrain de près de cent mètres carrés avec une méthode si rigoureuse que les Américains, certainement jaloux de nos palourdes qualité Ouest, nous envieraient. La mer revient. Il faut savoir cesser une grève, dit-on.

LE GOUT DE LA VICTOIRE

Nous ramassons quelques huîtres sur le sable maintenant vide de chapardeurs, et rentrons au port avec cet air qu'affichent les véritables vainqueurs, afin de siffler, à 15h déjà, un demi de guerriers au bar du coin où le garçon me regarde en se marrant (je découvre dans le rétroviseur de la voiture que le vent et la pluie m'ont taillé une coupe de cheveux à la Angela Davis).  

Le soir, après m'avoir fait goûter ma première palourde crue en une sorte de rite initiatique, Alain cuisine notre récolte au muscadet, avec ail, persil et un peu d'un mélange d'épices marocaines. C'est un délice.

Au coucher, grisé par l'aventure, le vent, le grattage forcené du sol, le goût impérial de la palourde que l'on a vaincue et noyée de bienfaits du vignoble, je sens monter en moi cette vague d'amour toujours plus grandissante pour la région.

Mais il est vrai, à avoir absorbé tant de choses, qu'il n'y a pas que mon dos qui est pété.

FM

Prochaines grandes marées :

http://maree.info/119/coefficients

Souscrivez sur Ulule à la publication de mon prochain roman humoristique ! 

http://fr.ulule.com/roman-humoristique/